rondot pierreHommage du Cirad

C'est avec une grande tristesse que nous apprenons le décès de Pierre Rondot, survenu lundi 25 mai 2026.

Chef de projet au CIDR au Burkina Faso et à Djibouti, puis Senior Sector Economist à la Banque Mondiale, Pierre a consacré près de quatre décennies au développement agricole et rural, à la réduction de la pauvreté en milieu rural. Ses travaux et son engagement ont marqué les débats sur le rôle des organisations paysannes en Afrique et dans d'autres régions. 

Nos pensées accompagnent sa famille et ses proches.

Anthony Farisano
PDG par intérim
 
 

Hommage de Alain Le Masson

A notre ami Pierre Rondot

Je voudrais témoigner ici de l’engagement de mon ami Pierre pour le développement rural en Afrique sahélienne, au Burkina Faso. Car cet homme a eu plusieurs vies ! Alors je vais vous parler de cette partie moins connue de sa vie… parce qu’elle mérite d’être ici contée.

Issus tous les deux de la même école d’Agronomie Tropicale, l’Istom (Institut supérieur technique d’outre-mer), nous nous sommes retrouvés à Gorom-Gorom, Province de l’Oudalan, dans l’extrême nord du Sahel du Burkina Faso, dans un projet de développement rural qui démarrait en 1974, mené par une ONG, le CIRD (Centre international de développement et de recherche, France), après la terrible sécheresse des années 1968-1973. La baisse de pluviométrie pendant ces 5 années consécutives s’était terminée par la mort de presque tout le bétail bovin qui n’était pas parti rapidement plus au sud du Sahel, plus pluvieux, et par la famine pour tous ces Sahéliens qui dépendaient de la culture du mil pour leur alimentation… et par la mort pour bon nombre d’entre eux ! Les populations Touareg, Peul, Bella, Songhaï et Mallébé vivaient de la production de mil pour l’autoconsommation et les éleveurs Peul et Touareg de la vente de bétail pour se procurer de l’argent. Mais la sécheresse et les maladies, tant humaines qu’animales, condamnaient une année sur deux toutes ces populations à la disette, parfois la famine et la mort… à la misère en permanence.

Il fallait donc d’une part sécuriser ces deux productions d’une part et d’autre part mieux les valoriser à la vente. Le projet CIDR se devait d’agir de façon globale et embrasser les domaines de l’agriculture vivrière, l’élevage, la santé humaine, l’artisanat et la création de coopératives pour dynamiser le tout.

Quand je m’occupais de la partie élevage (médicaments vétérinaires avec création des premières pharmacies vétérinaires de brousse et formation des éleveurs à l’utilisation des produits nécessaires, vaccinations, aliments de complément…) et création des premiers Groupements d’Eleveurs… Yves Pétillon montait un Centre d’Expérimentation Agricole à Saouga pour chercher les meilleurs variétés adaptées de mil, sorgho, haricot niébé… les meilleurs pratiques culturales (labour, diguettes, engrais, façons culturales…) et introduire la culture attelée, alors inconnue,  pour accroître les surfaces, mieux gérer les ressources en eau de la terre agricole et introduire la fumure animale.

Pierre Rondot arriva à la fin des années 1970 pour vulgariser ce qu’Yves Pétillon, puis Soun et Kéo avaient mis au point dans le Centre d’Expérimentation. Charge pour lui de recruter des vulgarisateurs lettrés, de les tester puis de les former aux nouvelles techniques agricoles et aux techniques de vulgarisation… puis de trouver dans les différents villages des paysans novateurs prêts à se lancer dans l’expérience. Alors la ronde des visites s’enclencha dans la vingtaine de villages, les formations dans le Centre d’expérimentation, les regroupements de paysans dans le centre, les visites dans les parcelles des paysans novateurs par les autres paysans « attentistes »… et Pierre Rondot excellait pour animer, pour convaincre, pour entraîner… pour créer des groupements, faire parvenir aux plus reculés des paysans, les semences sélectionnées, les engrais, les produits phytosanitaires… car au Sahel, du semi à la récolte, la saison agricole ne dure que le temps de la saison des pluies, c’est-à-dire 35 jours de pluies sur 3 mois pour 150 à 400 mm de pluies selon les années. Alors se liguent sécheresse, trous de pluviométrie, rats qui mangent les grains des semis, maladies, parasites, chenilles mineuses des épis, criquets, nuées d’oiseaux mange-mil… pour souvent réduire la récolte à … presque rien ! … mais vous deviez pourtant remplir votre grenier jusqu’à la prochaine récolte pour nourrir toute votre famille une année complète !  Personne n’y arrive ! Alors s’installe la disette annuelle, qu’on appelle la « soudure » … quand le grenier se vide et que la prochaine récolte est encore sur pied… toujours en train de mûrir ! Chaque famille va souffrir pendant 1 à 6 mois suivant les années… et va devoir s’endetter ou brader son bétail pour acheter à des commerçants spéculateurs un mil 3 à 4 fois plus cher en cette période de soudure qu’en période post-récolte ! C’est la spirale infernale qui maintient ces populations sahéliennes dans la dépendance et la misère.

Face à cette situation, la difficile sécurisation de l’agriculture et de l’élevage est nécessaire… mais insuffisante ! Il faut renforcer ces premières mini-coopératives… en faire des outils plus dynamiques et plus puissants, essentiellement pour deux choses : mieux valoriser le bétail en le dirigeant par les groupements vers le marché rémunérateur des consommateurs de la capitale et faire monter au Sahel des céréales de complément aux prix bas, issus des groupements des agriculteurs du sud du pays.

Tandis que Pierre continuait à étendre la vulgarisation et à créer et renforcer les groupements locaux d’agriculteurs, mes groupements d’éleveurs progressaient, et l’émulation entre eux s’est faite notamment par les réunions mensuelles, tous les dixièmes jours de la lune, des 25 groupements d’origine. C’est là que s’est faite la stimulation de ces groupements et la création de la première union des groupements de l’Oudalan. Il devenait nécessaire d’étendre cette dynamique aux autres régions du Sahel, elles aussi dans la même situation que l’Oudalan, Dori et Djibo.

Deux nouveaux collègues du CIDR arrivèrent pour développer ces deux régions, Guy Ledoux et Bertrand Burel, Pierre et Marie Barrois… et pour Gorom-Gorom arriva Pascal Leconte, issu lui aussi de l’Istom et il se consacra entièrement à potentialiser ces coopératives. Il commença par les multiplier – jusqu’à 200 coopératives pour les 3 régions – puis à leur faire prendre une réelle puissance en les faisant passer au niveau des Unions de Coopératives… de notre petite région au début… puis de tout le Sahel Burkinabé.

Pascal Leconte a réussi à ce que les coopératives d’éleveurs acheminent elles-mêmes leur bétail bovin sur les marchés plus rémunérateurs du sud, c’est-à-dire de la capitale Ouagadougou, par troupeaux de 80 têtes sous la conduite de 2 bergers, à pied pendant 13 jours sur 350 km… et se libèrent ainsi des marchés de brousse habituels, peu rémunérateurs où les maquignons les grugeaient en permanence ! C’est plus de 5000 têtes de bétail qui ont suivi ce chemin pour gagner au moins 40 % de valeur en plus !

Pour résoudre le problème crucial de « soudure », Pascal a contacté les coopératives d’agriculteurs du sud du pays, en zone soudanienne, là où les pluies de 500 à 1000 mm ne sont plus aléatoires et où les récoltes sont bien plus abondantes et sécurisées. En regroupant les fonds des coopératives et unions du Sahel, Pascal a pu mettre en place des achats annuels sécurisés, par contrats avec ces coopératives d’agriculteurs du sud, à des prix imbattables !  Au fil des ans, c’est bientôt 800 tonnes de céréales par an que se partageaient les nécessiteux des coopératives du Sahel et à un juste prix. Si la « soudure » durait en moyenne 100 jours par an, alors il manquait environ 60 kg de grain par personne pour ne pas souffrir de la faim… et donc 300 kg pour une famille moyenne de 5 personnes. Alors… ces 800 tonnes par an ont sauvé chaque année 2700 personnes !

Sur le plan sanitaire et social, nos épouses, Armande Pétillon et Claude Le Masson, avaient monté leurs projets complémentaires dans ces deux domaines. D’abord, en coordonnant avec les groupements, les campagnes nationales de vaccination contre la rougeole, qui causait de terribles mortalités… puis, si des pharmacies vétérinaires existaient, alors il fallait monter des pharmacies humaines et former des « infirmiers aux pieds nus » issus eux aussi des villages. Après négociation avec le ministère de la santé, face au manque crucial d’infirmiers et de moyens pour couvrir l’Oudalan, accord a été trouvé pour former, en collaboration, les futurs « pharmaciens de brousse ». Désormais la « nivaquine » contre le mortel paludisme était maintenant disponible au village, et à bonne dose et sauvait des vies, le filtrage de l’eau était mis en place et les plaies pouvaient être soignées pour éviter les ulcères phagédéniques. Et l’un des principaux agents d’hygiène, qui a fait la révolution sanitaire en Europe, le savon, était maintenant apporté par les groupements. Les actions devenaient réellement complémentaires.

Pour apporter des revenus supplémentaires aux familles, l’artisanat traditionnel du cuir et du bois a été développé par la création d’un Groupement pour les forgerons, avec approvisionnement en matériaux ainsi que pour les femmes Touareg qui travaillaient le cuir. La création d’une boutique à Gorom-Gorom permettait de commercialiser ces productions et donc de renforcer les économies familiales.

Marion HAY, ex-épouse de Pierre, assurait la gestion de ce projet de plus en plus complexe.

Notre vie à Gorom-Gorom était simple, spartiate… mais enthousiasmante… et nous avions 25 ans ! La chaleur montait progressivement de février à mai… avril, mai, juin voyait les premières tornades de sable et les premières pluies… les premiers semis… puis en septembre les récoltes. Nous logions dans le village à quelques centaines de mètres les uns des autres ; nos maisons étaient en banco (boue séchée), rectangulaires, de plein pied, aux toits plats aussi en banco… sans eau ni électricité… nous avions équipé le porteur d’eau d’une charrette à âne tirant une carriole portant un fût de 200 litres… et le problème d’eau n’existait plus… certes la pression était faible sortant de bidons à 2 mètres de hauteur… quant à l’électricité, nos véhicules Land-Rover puis Toyota ne manquaient pas de batterie pour fournir la lumière et la radio RFI en complément des lampes à pétrole. Les frigos étaient à pétrole et la cuisine au gaz. La nourriture sur place était abondante … mais peu variée… viande de chèvre, ou mouton, ou vieille vache… (le beau bétail partant à la capitale…) avec riz ou pâtes …  et le pain… toujours aux charançons ! Le ravitaillement se faisait à la capitale, à 335 km en 7 heures de piste… et quand notre premier fils est né… un jour c’est Pierre Rondot qui nous a apporté plein d’oranges… pour lui !

A Gorom-Gorom nous avons vécu notre première expérience de terrain, chargés de trouver des solutions à un problème… qui nous dépassait tous : faire qu’à la prochaine sécheresse, la catastrophe ne se reproduise pas pour les populations de l’Oudalan ! Certes, tous ensemble, avec les agriculteurs et les éleveurs, tous les techniciens et décideurs de la zone, des avancées majeures ont été faites… mais un nouveau malheur s’est abattu sur tout le Sahel Burkinabé… le Djihadisme ! Les encadreurs ou pharmaciens qui étaient devenus parfois des maires de villages ont été égorgés, des chefs de villages ou de groupements ont été séquestrés ou tués, les autres se sont enfuis avec les villageois et leur bétail… tous les maitres d’écoles ont été menacés ou tués… et actuellement 150 000 enfants sont déscolarisés.

« Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie… »

Pierre Rondot a aimé ce Sahel, Gorom-Gorom et ce projet CIDR… passionnément… il n’y a pas que Pierre qui en a été marqué pour toute sa vie ! A l’Istom, nous avions été marqués par un professeur génial en développement, Guy Belloncle et son expérience des groupements du Niger… et Pierre, comme nous, a vécu intensément… presque « l’émergence d’un monde nouveau » au Sahel du Burkina à travers ce projet, expérience « fondatrice » pour nous. En Oudalan, quand quelqu’un voulait nous certifier que quelque chose était vrai, il ajoutait « c’est pas quelqu’un qui m’a dit… j’ai vu ! ». Pierre, comme nous, a « vu » que les paysans et éleveurs n’étaient pas des gens à assister, mais qu’organisés, ils pouvaient devenir les pilotes de leur développement, en tout cas que jamais plus on ne devrait les laisser pour compte dans aucun projet de développement ! Notre professeur nous avait « dit » que c’était possible… et là, en 10 ans, Pierre et moi… et les 11 autres, avec finalement peu d’argent, ont fait, et « vu » que c’était une réalité. C’est là que s’est forgée sa conviction, sa certitude… et son engagement pour le restant de sa vie.

Cet engagement s’est poursuivi dans le même sens quand nous sommes passés tous les deux du CIDR au Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) à Montpellier, lui continuant à structurer et à imposer les groupements dans tout processus de développement… à Djakarta, surtout à la Banque Mondiale à Washington, au Sénégal, en Guinée, encore au Burkina… et ailleurs dans le monde… moi de même, 10 ans dans un projet national d’élevage en Centrafrique puis par de multiples missions d’appui-conseil en groupements d’éleveurs dans de nombreux projets en Afrique.

Et tous ces gens ne savent même pas encore que tu n’es plus parmi nous… autrement ils se seraient joints à moi pour un « MERCI PIERRE » et pour une prière.

 Si DIEU existe… et je n’en doute pas… à la seconde où Pierre a rendu son âme à Dieu… même s’il était soi-disant non croyant…  je sais que la main de DIEU s’est avancée pour le tirer là-haut… où est sans doute sa place.

Voilà ce que je voulais que vous sachiez de lui.      Pierre… repose en Paix.

                                                                       Alain Le Masson, Istom, 62e Promo

                                                                 Gorom-Gorom (Burkina Faso 1974-1981)

 

 

jda2016      

Ajouter un Commentaire

Enregistrer