Michel nous a quittés et c’est pour moi comme pour tant d’amis, anciens de la Sedes ou anciens du Cirad, une absence terrible … Comme beaucoup, je suis orphelin et je perds un ami même si ma retraite, la maladie et les distances avaient mis involontairement quelques distances entre nous.
J’ai connu Michel en 1973, lors de son retour du Nicaragua et son arrivée à la Sedes [1] au sein de notre équipe alors dirigée par un homme remarquable, Lucien Farhi. Fort d’une expérience nicaraguayenne riche et variée, Michel montra très vite qu’il était un homme de compétences, de convictions et de partage. Il fut donc chargé de quelques études délicates dans plusieurs régions françaises concernant les appuis à l’agriculture, l’évolution de l’emploi et celle des exploitations agricoles selon les divers types et scénarios. J’eus là l’occasion de travailler selon, très vite, une réelle complicité autour des diagnostics et des changements, notamment concernant le devenir des petites exploitations agricoles. Michel, comme toute l’équipe Sedes eut alors l’occasion de se plonger dans les méthodes et approches systémiques appliquées aux agrosystèmes et aux systèmes agraires. Puis la Sedes lui confia la direction de travaux concernant les politiques agricoles de plusieurs pays dont le Cameroun, le Sénégal ou la Tunisie. Michel prit la direction de la division « Politique agricole et recherche-développement ».
J’eu ensuite une nouvelle occasion de travailler avec Michel en 1985 au ministère de la Coopération où il était depuis 1981. Il y fut notamment le rapporteur de la mission sur l’avenir de la recherche et de la coopération, puis le secrétaire général du Fonds d’aide et de coopération (FAC), où il contribua fortement à l’amélioration du système d’aide publique au développement. Nous eûmes l’occasion d’échanger sur l’avenir du Gerdat[2] que j’avais rejoint en 1976 et au titre duquel j’étais au Cabinet du ministre de la Coopération, entre autres pour finaliser la réforme du Gerdat qui allait devenir le Cirad. Là encore, nous étions en total accord et complicité avec Michel.
Je m’étais efforcé, à plusieurs reprises, de convaincre Michel de rejoindre le Cirad car je pensais que son approche systémique ainsi que ses capacités d’analyse et de synthèse, notamment dans le domaine des politiques de recherche en coopération, seraient très utiles. Il se décida en 1986 mais ne souhaita pas rejoindre Montpellier pour raisons personnelles et s’installa à Nogent dans des locaux du Gerdat devenu Cirad. Henri Carsalade, alors directeur du Cirad lui confia très vite des dossiers importants pour l’avenir de l’institution, notamment la participation à la conception du projet d’entreprise du Cirad. Michel explora alors de multiples champs autour de l’économie et de la prospective agricole mais aussi de la gestion des ressources renouvelables… Il organisa plusieurs séminaires autour de ce projet d’entreprise qui m’ont impressionné comme de grands moments de synthèse et de prospective.
Dans les années 1980, à l’occasion d’une mission commune en Algérie (c’était pour la CCCE – future AFD – mais je ne me souviens pas de la date), j’avais mis en contact Michel Griffon et Jean Joseph Thomas, le grand agronome avec qui j’avais commencé ma carrière et qui avait réalisé une véritable révolution dans le développement régional en menant un projet très novateur à Madagascar (Sakay et Moyen Ouest)[3]. Michel fut impressionné par l’homme (qui mourut quelques années plus tard) et l’expérience en vraie grandeur qu’était celle du Moyen Ouest malgache. J’ai longtemps pensé que cela a pu contribuer à sa réflexion sur la durabilité appliquée au développement agricole. Cette réflexion fut ensuite exemplaire et aboutit dans les années 1995 à son investissement dans le concept de « révolution doublement verte » en réaction aux limites et même aux dégâts de la Révolution verte (après des résultats spectaculaires en Inde, au Mexique, etc.). Il inventa l’expression « intensification écologique ».
Michel contribua également à la définition de l’agroécologie ; il écrivit ainsi : « l’agroécologie vise à produire des connaissances et des pratiques agricoles permettant de rendre l’agriculture plus durable. C’est l’utilisation de la nature comme facteur de production en améliorant ses capacités de renouvellement. Elle permet de mieux comprendre le fonctionnement des agroécosystèmes et de les optimiser en reproduisant les processus naturels et en favorisant des interactions et synergies biologiques bénéfiques entre leurs composantes pour mieux en tirer profit ». Il salua là le « retour de l’agronomie ».
Cette période des années 1980 à 2000 est remplie de souvenirs personnels avec Michel. Quand il venait à Montpellier, il lui arrivait de faire étape dans notre maison, au pied du Pic Saint-Loup. Nous passions alors de très belles soirées à discuter, à refaire le monde et à chanter. J’ai même gardé longtemps des cassettes audio sur lesquelles Michel était enregistré. Que de beaux moments !
Puis arrivèrent les années 2000 ; Michel prenait des responsabilités très importantes tant au Cirad qu’à l’ANR et dans diverses institutions novatrices. Nous n’eûmes plus guère l’occasion de nous rencontrer car j’avais quitté le Cirad puis pris ma retraite. J’avais des nouvelles par des collègues et j’admirais sa volonté farouche de participer aux grandes évolutions malgré sa santé de plus en plus fragile.
Avec le départ de Michel, les jeunes générations perdent un grand repère tandis que j’ai perdu un grand complice qui m’a accompagné sur une large partie de ma carrière. Et un grand ami tout court. Adieu cher Michel.
[1] Sedes : Société d’Etudes pour le développement économique et social, filiale de la Caisse des dépôts et consignations.
[2] Gerdat : Groupement d'étude et de recherche pour le développement de l'agriculture tropicale. Le Gerdat était dirigé par Jacques Alliot.
[3] J.J. Thomas installa et/ou appuya le développement d’exploitions paysannes sans intrants industriels (ni engrais ni pesticides), avec une gestion exemplaire de la protection et de la fertilité des sols (fumier, compost, aménagement en courbes de niveau…), une diversification des cultures et des rotations longues, une transformation locale des productions végétales et du lait ainsi qu’une association agriculture élevage semi-extensif
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