Philippe Bruneau de Miré

Nous avons appris avec beaucoup de tristesse le décès de notre collègue et ami Philippe Bruneau de Miré, le 4 janvier 2021, alors qu’il allait avoir 100 ans.

Né le 21 octobre 1921 à Paris, il effectua sa scolarité à Paris, puis en Normandie, dans les collèges de Falaise et de Caen où il passa son baccalauréat en 1938-1939. En 1940, après la débâcle de l’armistice, il se retrouva dans les chantiers de jeunesse en Algérie, à Blida-El Afroun : d’après son témoignage, ce fut un premier contact émerveillé avec ce pays. En 1941, il entra à la Faculté des Sciences de Caen en botanique-zoologie puis à la Sorbonne à Paris (botanique-zoologie-géologie).

En 1942, réfractaire au STO, il est interdit d’accès à la Sorbonne et doit interrompre ses études. Grâce à des amis qui lui fournissent une nouvelle carte d’identité, il est accueilli au Muséum national d’Histoire naturelle par le professeur Jeannel, titulaire de la chaire d’entomologie.

En 1943-1944, il survit comme pigiste auprès de l’hebdomadaire « 7 Jours » de Max Core qui le soutient durant ces moments difficiles, mais il poursuit par goût et avec d’autres collègues d’université, la prospection entomologique de forêts en Ile-de-France et la fréquentation du laboratoire d’entomologie du Muséum. Il contribue alors à sauver les « réserves artistiques » jugées improductives de la forêt de Fontainebleau, de la hache parisienne avide de bois de chauffe !

En juillet 1946, il est engagé à l’Office national antiacridien en qualité de prospecteur. Après un stage à l’Institut national agronomique de Maison-Carrée (Algérie) il est détaché, en 1947, au Service de la protection des végétaux du Maroc, jusqu’en 1949. Durant cette période il est employé à des essais d’insecticides sur Schistocerca et participe à des campagnes de lutte antiacridienne ; il effectuera deux missions de prospection au Sud du Sahara.

De 1949 à 1952, il est affecté à l’Institut agricole d’Algérie pour faire de la recherche sur la biologie des acridiens: son activité consiste essentiellement en des études écologiques, morphométriques et statistiques, ainsi que des missions sur le terrain, toutes dans le cadre des recherches sur Schistocerca.

D’août 1952 à janvier 1956, il est affecté au territoire du Niger comme chef de la mission permanente de l’Office antiacridien : il est chargé de l’organisation et de la coordination de la signalisation antiacridienne sur le territoire, de recherches écologiques sur les zones de reproduction et de multiplication, il prépare et participe à des campagnes de lutte.

Pendant toute cette période, il aura l’opportunité (selon son témoignage) de mener une vie d’aventures et d’explorations sahariennes au service des connaissances scientifiques, fasciné qu’il était par la capacité de la vie à coloniser les environnements extrêmes (déserts, volcans, grottes) :

  • deux missions en Mauritanie consacrées à l’étude botanique des zones de reproduction du criquet pèlerin (1947-1948) ;
  • prospection au Tibesti (Nord-Tchad) avec ascension de l’Emi-Koussi, étude du piémont SW (1949) ;
  • prospection du massif de l’Aïr (Niger) et du Tamesna : mise en évidence dans cette dernière région de zones de reproduction du criquet (1950) ;
  • prospection dans les confins sahariens algéro-marocains pour l’installation d’une base fixe à Agadès (Niger) et la mise sous surveillance du Tamesna à In Abangharit ; voyages et prospection des principaux massifs du Sahara central sur le pourtour du Tanezrouft. Il démarre une flore du massif de l’Aïr (de 1951 à 1956) ;
  • dans le même temps jusqu’en 1953, il participe à huit campagnes biospéologiques en Ardèche avec d’autres scientifiques.

En 1956, il démissionne de l’Office national antiacridien et prend une année sabbatique. Il est alors rattaché au Muséum national d’Histoire naturelle de Paris, d’abord en qualité de correspondant et boursier du Muséum au Laboratoire d’agronomie tropical puis, à partir d’octobre 1957, attaché de recherches au CNRS et affecté au Laboratoire d’entomologie agricole tropicale puis au laboratoire d’entomologie. Le thème de ses recherches portait essentiellement sur la floristique, la faunistique des massifs montagneux du Sahara méridional et de ses confins, les travaux de laboratoire étant complétés par des études sur le terrain. De 1958 à 1961, il effectue diverses missions au Tibesti, dans l’Ennedi, seul ou avec d’autres professeurs du Museum, en vue d’inventaires botanique et zoologique dont une mission au Djebel Marra (Soudan) pour le compte de l’Inra à la recherche de parasites de la mouche de l’olivier et une mission à travers le Tassili, le Ténéré et les confins libyco-tchadiens à la découverte de structures pétrolifères avec la SN REPAL (Société nationale de recherche et d'exploitation de pétrole en Algérie). Il est décoré en 1960 du Mérite saharien pour ses travaux sur le Sahel et la Mauritanie, sur proposition du géographe Capot-Rey.

En 1960, il s’inscrit à la Faculté des Sciences de Paris pour une thèse d’université avec pour sujet « Le peuplement entomologique du Tibesti ».

En 1961, il se marie et se consacre alors au dépouillement de ses données au Muséum.

En 1964, il accepte un poste d’entomologiste à l’Institut français du café et du cacao (IFCC), au Centre de recherches agronomiques de Nkolbisson à Yaoundé (Cameroun). Pendant 10 ans, il se consacre à l’étude des ravageurs des cultures de café et de cacao mais il en profite pour prospecter les montagnes et le Nord-Cameroun, collectant ainsi un très important matériel entomologique déposé pour la plus grande partie au Muséum national d’Histoire naturelle.

C’est au cours de cette période qu’il découvre le déclassement des « Réserves Artistiques » de Fontainebleau par l’ONF (Office national des forêts) nouvellement instauré et la coupe à blanc par les forestiers français du Bas-Bréau qu’il avait contribué à sauver de la hache allemande durant la guerre ! En 1974, dans le cadre du Gerdat (qui deviendra le Cirad en 1985), il crée à Montpellier un laboratoire de faunistique destiné à l’identification des ravageurs des cultures tropicales et des espèces qui leur sont associées. Il prend sa retraite le 31 janvier 1983. Il est décoré du Mérite national. Mais il n’arrête pas pour autant ses activités scientifiques !

En 1985-1986, il effectue deux missions cacao pour le compte du Gerdat au Cameroun, puis deux missions café pour la FAO au Kivu (Rép. démocratique du Congo).

Pendant 40 années au contact de l’Afrique, il avait pu mesurer l’ampleur des dégradations irréversibles infligées à la planète. D’un continent immense et, lui semblait-il, sans limites, il avait vu l’horizon se rétrécir comme peau de chagrin. Dans d’autres voyages, il avait découvert d’autres régions du globe tout aussi malmenées. En revanche aux Etats-Unis il avait constaté les efforts entrepris pour la sauvegarde des espaces naturels. Aussi, tout en continuant à travailler au Muséum sur la faune africaine, il s’est alors impliqué à travers le milieu associatif, dans des actions de protection des milieux. Ainsi, il sera très actif au sein de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) :

- en 1996, il participe au Congrès de l’UICN à Montréal, mandaté par la mairie d’Avon, partisane de la création d’un parc national à Fontainebleau ;

- en 1998, il participe à la célébration du cinquantenaire de l’UICN, organisée à Fontainebleau, qui a été pour lui l’occasion d’une nouvelle action en faveur de la forêt, pour qu’un parc national la mette définitivement à l’abri des errements passés et lui permette de jouer pleinement son rôle d’introduction à la nature pour tous ceux dont l’horizon se limite au béton des villes. Malgré l’appui de nombreux scientifiques au groupe de réflexion, cette action s’est heurtée à l’opposition vigoureuse de différents lobbies, et les élus se montrèrent plus intéressés par le développement d’un parc de loisirs que par la défense de notre patrimoine naturel !

- de 1999 à 2005, il est associé à la création de la Réserve de biosphère de Fontainebleau par Jacques Lecomte de l’Inra, coordinateur du projet. Avec le soutien de Patrick Falcone de l’ONF, il dirige alors un observatoire de la biodiversité destiné à estimer l’impact des réserves biologiques et de la fréquentation du public sur la biodiversité. Cette étude fut diversement appréciée et resta lettre morte dans les archives de l’ISIGE (Institut supérieur d’ingénierie et gestion de l’environnement) des Mines Paris-Tech de Fontainebleau. A la création de l’association de loi 1901 réunissant des élus au sein d’un conseil d'administration gérant la réserve, son mandat au conseil scientifique n’est pas renouvelé.

- en 2001, il est nommé au Conseil scientifique régional de protection de la nature d’Ile-de-France (CSRPN), et se consacre à la désignation des sites Natura 2000 pour la région puis des zones d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF) tout en continuant son activité au Muséum. Il participe au conseil d’administration de la Société nationale de protection de la nature (SNPN) et de l’Association des naturalistes de la vallée du Loing (ANVL), au conseil scientifique de la Réserve nationale de Camargue, au comité français de l’UICN en tant qu’expert ainsi qu’à différentes commissions départementales. Enfin, il participe à la création des RNV (réserves naturelles volontaires) devenues RNR (réserves naturelles régionales) du marais de Larchant et du prieuré Saint-Martin dont il est devenu administrateur.

- en 2013, à l’occasion du cinquantenaire de l’ANVL, il publie un livre sur la Forêt de Fontainebleau vue au travers de son entomofaune, intitulé Fontainebleau, Terre de Rencontres.

- en 2015, à 94 ans, jugeant plus sage d’abandonner ces différentes activités, il se retire à Montpellier.

Cependant, comme membre de l’Adac et son doyen, il continue de participer aux activités de l’amicale, en compagnie de son épouse :

  • en 2017, il fait une « causerie » intitulée Le Sahara au fil de l’eau devant une assistance nombreuse, à l’amphithéâtre du Cirad, sur ce sujet qu’il connaissait parfaitement, sous forme d’une présentation complexe intégrant photos, vidéos et fichiers audio ! Lire le résumé dans la Lettre de l’Adac n°39 et visionner la conférence.
  • en 2019, enfin, à 97 ans, il publie un ouvrage intitulé Vagabondages naturalistes, sur son parcours personnel dans les bouleversements historiques, sociétaux et environnementaux du XXe siècle. Le résumé de cet ouvrage original et passionnant a paru dans la Lettre de l’Adac n°43 à la page 5, en février 2019. L'Adac a présenté sur son site l'ensemble des contributions de Philippe Bruneau de Miré à l'Adac, et au delà de l'Adac à la communauté scientifique. Nous lui devons notamment deux superbes et exceptionnels diaporamas sur Théodore Monod dont un avec la voix du savant.

Notre collègue Philippe Bruneau de Miré, doté d’une forte personnalité, nous laisse le souvenir d’un grand naturaliste, qui fut compagnon de route de Théodore Monod. Il nous a fait partager avec simplicité et de façon très accessible ses souvenirs, ses connaissances et ses documents personnels rendant compte d’une vie aventureuse de scientifique comme il n’y en a plus guère d’exemples aujourd’hui.

« De Miré est une des personnalités les plus marquantes de l’entomologie française et de la protection de la forêt de Fontainebleau, un éminent saharien, un grand tropicaliste et un naturaliste complet comme il en existe très peu à chaque siècle et comme notre époque ne sait plus en engendrer. »

(Extrait de Vanikoro,  Henri-Pierre Aberlenc, Philippe Bruneau de Miré, Yves Delange.- Ed. par Terra seca, janvier 2015, 20)

 

Hommage de Henri-Pierre Aberlenc

Hommage du Midi Libre


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